Bernard
Andrieu, philosophe : "Le corps devient une construction
sociale"
22.03.04 | 16h54 • MIS A JOUR LE 26.03.04 | 19h19
Maître de conférences en épistémologie
à l'IUFM de Lorraine et chercheur aux
Archives Poincaré CNRS/université Nancy-II, Bernard
Andrieu est notamment
l'auteur de "La Nouvelle Philosophie du corps" (Editions
Erès, 2002) et "Le
Corps en liberté" (Editions Labor, 2004).
Vous avez consacré un ouvrage aux "cultes du corps".
Pourquoi ce pluriel ?
A l'émergence de ce mouvement, dans les années 1970,
certaines personnes,
plutôt en marge de la société, ont commencé
à "cultiver" leur propre corps,
pour le développer, mieux s'exprimer, notamment dans le
cadre des thérapies
corporelles.
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26430> Dans les années 1980, le sens devient beaucoup
plus esthétique, avec
le body-building, la chirurgie esthétique, la diététique,
la recherche de la
santé et le sport de masse. Ces nouvelles pratiques de
culture du corps
servent à avoir une belle apparence et à correspondre
à la norme sociale. Le
troisième sens, apparu récemment, est scientifique
: le corps est devenu un
matériau scientifique, que l'on peut améliorer,
par la fécondation in vitro,
la sélection génétique. On peut ainsi parler
d'une mise en culture du corps.
La société est-elle passée de la primauté
de l'esprit à la primauté du corps
?
Tout à fait. On sort d'une société dominée
par le christianisme, où l'esprit
devait maîtriser le corps, voire le refouler - refouler
la sexualité, lutter
contre la libération du corps individuel. Aujourd'hui,
l'individu a le
sentiment de pouvoir utiliser son corps pour s'exprimer. La société
est
devenue beaucoup plus matérialiste, c'est-à-dire
fondée sur la matière :
chacun veut avoir un corps qui corresponde à son esprit,
plutôt qu'un esprit
qui domine le corps et l'empêche de véritablement
exister.
La conception actuelle du corps le rapproche-t-elle de la nature
ou de la
culture ?
Aujourd'hui, le corps est entièrement culturel. Le but
est de faire du corps
un environnement, comme la nature, c'est-à-dire de vivre
dans un corps qui
serait entretenu, dominé par des régimes diététiques,
par des efforts. Le
corps devient donc une construction sociale, dans lequel on peut
incorporer
ce que le sociologue Marcel Mauss appelait les "techniques
du corps", ce que
Pierre Bourdieu nommait l'"habitus", c'est-à-dire
des habitudes, des gestes,
des postures qui traduisent la culturalité du corps. Ce
qui fait la
singularité de chacun d'entre nous, c'est que nous avons
incorporé ces
habitudes-là. En prenant conscience de leurs habitudes
culturelles, certains
créent des cultures, tels les surfeurs ou les adeptes des
rave parties.
Chacun va vouloir développer sa propre culture corporelle,
avec une
motricité, une mobilité, un langage, des postures,
une façon de s'habiller,
etc.
Cultiver son corps sert-il à se fondre dans la société,
ou au contraire à
s'en démarquer ?
Au départ, l'idée serait de dire que l'on veut se
démarquer, se séparer.
D'ailleurs on s'aperçoit que des gens qui ont des pratiques
corporelles
particulières, tels le piercing, le tatouage, la glisse,
fonctionnent de
manière transversale dans la société. Ils
vont créer leur propre réseau,
leur bande et une sorte de contre-culture de groupe. Même
si l'on constate
que la société va récupérer toutes
ces modes-là pour faire du merchandising,
et réinsuffler dans l'économie ces cultures du corps.
Mais se faire
remarquer par les autres compte aussi. On veut être séduisant,
exprimer par
notre corps quelque chose de différent. Dans la société
du spectacle, il
faut être remarquable.
Comment expliquez-vous la très grande attention portée
à son propre corps,
tandis que l'intérêt pour le corps social va diminuant
?
Tout ce qui concerne les utopies politiques ou sociales n'a plus
beaucoup
d'importance pour le sujet aujourd'hui, car on s'aperçoit
que le sujet
individuel n'a pas de pouvoir sur l'économie capitaliste,
donc qu'il n'y a
pas de renversement possible dans le système capitaliste.
La fin des utopies
politiques n'a pas marqué la fin des utopies, mais le fait
que l'utopie est
devenue celle de la santé parfaite, pour reprendre les
mots du politologue
Lucien Sfez. C'est-à-dire une utopie qui investit le seul
lieu qui semble
dépendre de nous, la matière de notre corps. Nous
espérons y trouver une
source de liberté, d'épanouissement et de signification.
Nous avons
l'illusion de croire que la société n'intervient
pas sur ce domaine-là.
La vieillesse est-elle devenue moins supportable qu'avant, pour
qu'on
cherche à atténuer ses signes ?
Le corps doit rester performant, et le spectacle de la dégénérescence
nerveuse et de la lenteur motrice vient contrarier la représentation
"jeuniste" de l'activité urbaine. Il n'y a plus
de personnes âgées dans la
ville, elles sont placées dans des institutions spécialisées.
Le désir de
vieillir est devenu étranger au désir de plaire,
le corps doit absolument
rester aussi performant au travail, dans la sexualité et
dans les relations
sociales.
Le développement récent du piercing et du tatouage
ne semble pourtant pas
s'inscrire dans cette recherche de la santé parfaite…
Ces différentes démarques permettent de faire l'expérience
de la matérialité
du corps, de ce qu'on peut y inscrire, des expériences
qu'on a envie de
faire. Le piercing et le tatouage développent le même
projet, à savoir de
maîtriser la forme, la matière, en redessinant le
corps à partir d'un idéal
mental et esthétique. Ces techniques servent à développer
un sujet qui
corresponde à soi.
Comment interprétez-vous la tendance au sport extrême
et au dopage ?
Elle correspond à une recherche du risque, de la délimitation.
Dans une
société de plus en plus dominée par le visuel
et les écrans, il nous est de
moins en moins possible d'avoir des expériences tactiles
du corps de l'autre
et de nos propres limites. Le just do it ("n'aie pas peur,
fais-le") est
devenu une sorte de recherche absolue de la performance. Ce que
j'ai été
capable de faire avec mon corps devient mon histoire : une histoire
vécue,
sensible, expérimentée. Alors que les histoires
que je vis par procuration,
à travers les écrans, me regardent certes, mais
ne s'inscrivent pas dans mon
corps. Dans ces expériences limites, l'individu recherche
le toucher, la
sensibilité, la douleur et la peine, ainsi que la confrontation
à la mort.
Car ces différentes expériences ne sont plus possibles
dans une société de
la ceinture de sécurité et du préservatif,
où il faut en permanence se
protéger des autres.
Propos recueillis par Claire Ané
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