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Zen Zila : qu'ils se déchaînent !


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Zen Zila
Qu'ils se déchaînent...

Après un premier album "Le Mélange sans appel" en 2000, Zen Zila nous revient avec "2 pull-overs, 1 vieux costard", un hymne à la mémoire en 13 titres qui lance un défi à la neurasthénie ambiante. Chanson française, accent rock, incantation orientale, une acrobatie musicale où s'exécutent en fusion ardeur sonore et poigne des mots. Zen Zila qui signifie "tremblement de terre" en langue arabe, propage le frisson et prône l'urgence de vivre.


Pour tenter d'exorciser la douleur quand on se retrouve en proie à ses souvenirs, en perte de repères face à ses origines, envisageons les deux alternatives les plus courues : la psychothérapie ou l'engagement dans la légion étrangère. On affronte ou on fuit. Sans effusion ni épanchement, Zen Zila, avec "2 pull-overs, 1 vieux costard", opte pour le témoignage artistique en nous délivrant une sorte de carnet de route, un genre d'autobiographie en musique. Wahid Chaib et Laurent Benitah, deux artistes lyonnais d'origine algérienne, dressent le portrait d'hommes et femmes croisés sur leur chemin, toutes générations confondues. Wahid - sculpteur de rimes et Laurent - guitariste évoquent tout un univers de déracinés "mais sans faire dans le misérabilisme" et sans se proclamer porte-paroles d'une quelconque communauté. Leur nouvel album n'est pas un pamphlet, juste un hommage à ceux qui ont connu l'exil, dans toutes ses formes. L'exil de leurs ançêtres qui ont quitté le pays pour trouver leur eldorado en France (El Ouricia), celui de l'immigré clandestin qui fuit la misère (La Tendance), le déracinement de celui qui croupit en prison (Rhal el beb), le chaos psychologique de celui qui semble fuir ses origines (Tem Chi)... des brèves de vies, des récits du quotidien, des métaphores du malaise de l'intégration.
La recherche des racines est le point d'orgue de cet album. L'importance de ne pas oublier pour mieux se construire... Et comme "à chaque jour suffit sa peine", l'album est également et surtout nourrit d'une euphorie indissoluble. Le Bon Sens, Tata Aïcha, Ca m'fait du bien, font la peau "aux idées moroses" et encouragent à la résistance pour s'en sortir. "Si tu sais pas où tu vas, rappelle toi d'où tu viens", phrase tirée de Tem Chi pourrait résumer l'idée de cet album. On est tous à la recherche d'un eldorado, on croit souvent que la vie est ailleurs... alors pour la mémoire et pour arrêter de se regarder le nombril, Wahid inverse la tendance, "pour dire toute la chance qu'on a, vous et moi, d'être nés là"...





INTERVIEW DE WAHID CHAIB


Laurent Benitah et Wahid Chaib

TNC : Zen Zila est actuellement en tournée pour présenter "2 pull-overs 1 vieux costard" et le public semble seulement vous découvrir. Pourtant, ça fait une dizaine d'années que vous jouez, quelle obstination ! C'est quoi "l'effet Zen Zel" ?
Wahid : On pourrait en parler pendant des heures, c'est un vrai film ! Il y a d'abord eu La Famille, créée en 92 mais il n'y avait personne qui joue actuellement dans Zen Zila, à part Laurent et moi. Il y avait plein d'influences différentes et puis plein de têtes pensantes on va dire. Ce groupe était en fait un projet socio-culturel et puis on a eu une envie particulière de créer notre monde musical avec Laurent, et c'est parti avec Zen Zila qui a été créé en 1996. Ça fait maintenant onze ans qu'on est ensemble et tous les deux on s'est jamais quittés. Mais on est 6 sur scène, ce sont les mêmes personnes qui sont venus enregistrer "2 pull-overs 1 vieux costard". Alors
on nous compare à la Mano Negra ou Zebda et je vais te dire, j'en ai rien à foutre, sincèrement. Parce que c'est un truc d'être humain, les gens ont besoin de classer, de classifier, de standardiser. Ils ont besoin de repères, tout le temps... mais ce sont de belles comparaisons ! Si on était sorti avant Zebda par exemple, je dis ça en toute modestie, les gens diraient que Zebda fait du Zen Zila. J'ai pas vraiment de problème avec ça. Ce qu'on essaie surtout, c'est de raconter des choses, tout simplement. On chope les sujets dans l'air du temps, un truc qui nous a touché ou qui nous a rendu heureux. Et alors on retrouve toutes nos influences : la chanson française, le côté oriental, le côté rock. Il n'y a pas de concept autour de nos albums ou autour de la création d'un titre. On veut juste faire des chansons qui nous semblent justes. On a que cette prétention là. Et d'essayer d'y aller à fond sur scène. Le reste, je laisse ça aux grands philosophes de la musique.

TNC : Là vous en êtes au stade crucial du deuxième album, pour lequel on vous attend sans doute au tournant. Tu débarques avec le premier, tu te poses, maintenant faut s'imposer, c'est assez déterminant dans une carrière...
Wahid :
Il y a eu une réflexion suite au "Mélange sans appel". Pour le deuxième, on avait envie d'avoir un album plus posé, plus musical, plus large, moins speed. Le premier, on l'a fait avec énergie. Première expérience, premier album. Et de toute façon, tu as vu que lorsque tu apprécies un artiste, son premier album, c'est son premier album, tu vois ce que je veux dire...

TNC : Tu ne vas pas nous faire le coup de "l'album de la maturité" !
La maturité, c'est peut-être un bien grand mot, mais pourtant, quant tu suis la carrière de quelqu'un, tu constates ce côté un peu juvénile, plus frais dans le premier album, que les autres n'auront plus. Dans ceux qui suivent, tu cherches autre chose. Nous par exemple, comme on ne connaît rien à la technique et comme on n'a pas fait d'école, ce qu'on voulait, pour te résumer les choses , c'est faire un disque que tu puisses écouter en fond, comme maintenant pendant qu'on discute. Et si t'as envie de faire la fête, tu montes le son. J'aime bien la musique mais il n'y a pas que ça dans ma vie. Pour l'instant,
j'ai pas grand chose à prouver, mais je constate que tu as une perte de spontanéité quand tu passes au deuxième album. Mais tu gagnes en... "maturité"... (rires). Tu le mets pas ça !

TNC : Vous avez sorti "Le Mélange sans appel" chez Naïve et puis vous changez de maison de disque. Alors que vous étiez en pleine effervescence, vous l'avez pris comme une claque ? Ça ne laisse pas un goût amer pour la suite ?
Wahid :
Un premier album, tu t'imagines ! Je te parle d'un premier album distribué attention ! Mais tu as toute ta vie pour le faire ! (rires) Que tu le fasses à 20 ans ou à 30 ans, tout ce que tu as vécu, toutes tes idées te permettent de le faire ce disque. Nous, on sort "Le Mélange sans appel" chez Naïve et puis voilà, on fait un bout de chemin ensemble et ça s'arrête. On se retrouve sans rien, plus de tourneur, plus de maison de disque...

alors on s'enferme dans la cuisine avec Lolo et on attaque l'écriture de textes. Et là on s'intéresse vraiment à nous alors qu'avant... Mais tu sais, l'expérience avec Naïve, je ne vais pas te dire que c'est une claque, je suis pas un ragoteur. Y a même pas forcément de méfiance pour la suite, on ne se braque pas ! C'est dingue, parce qu'on voudrait à tout prix sortir la musique du cadre réel de la vie. Dans la vie, tu fais un bout de chemin avec des gens et puis un moment ça s'arrête. T'as des amis d'enfance que tu vois moins et ainsi de suite, et la musique, c'est la même chose. On a fait un bout de chemin avec Naïve, ça s'est pas très bien finit... mais ça s'est pas mal finit non plus, c'était la fin d'un truc. Je pourrais passer des heures à te dire "ils ont pas bossé sur mon album, je méritais mieux, etc...". Je ne sais pas si je méritais plus, en tout cas, ils ont quand même permis à Zen Zila d'exister. Aujourd'hui c'est AZ et puis après on verra. On a un directeur artistique, Nicolas Gautier, qui a signé Zen Zila sur un coup de coeur. Moi je suis arrivé plein d'a priori et chez Universal, comme partout, j'ai rencontré des êtres humains. On a aussi bossé avec le réalisateur Jean-Pierre Gonnod, pour qui c'était la première réalisation. Mais je suis toujours à Lyon, j'y suis très bien, ça ne m'intéresse pas de "monter sur Paris" et ça ils le savent (rires).



TNC : "2 pull-overs 1 vieux costard" est un album quasi autobiographique. Tu écris les textes, tu es d'origine algérienne, les chansons ont des airs arabisants. On sent ton implication, une mise à nue par rapport à ton histoire et pourtant, il n' y a aucun misérabilisme, aucune leçon de morale...tu ne te prends par pour un étendard alors que d'autres l'ont fait et avec fierté en plus...
Wahid :
On n'est pas un étendard, t'as tout juste. Quand j'écris un texte comme El Ouricia qui raconte l'histoire de mon grand-père, j'essaie de me rappeler que même si j'ai une histoire et que j'aime ma famille, je ne suis pas le centre du monde. Tu vois, par exemple Diane (ndlr : violoniste de Zen Zila) qui a des origines italiennes, quand elle écoute El Ouricia, dans la manière dont c'est traité, elle me dit "c'est l'histoire de mon grand-père" alors qu'il venait d'Italie. Mes histoires sont ouvertes. En ce moment, on me demande d'écrire pour d'autres personnes, mais pour l'instant, il m'est difficile de trouver des choses qui me touchent et qui m'inspirent comme on dit "dans l'bon sens". J'ai besoin de ressentir et pas de parler de l'abstrait... Je suis en train d'écrire une chanson, ça me fait rire, sur l'écriture abstraite, c'est-à-dire rien dire. Et tout le monde s'extasie sur ton alignement de mots (rires). Mais en vérité, je suis sûr que pour certains, pour en avoir parlé avec eux, c'est presque du moquage de gueule des gens. Tu vois, on aligne des mots et on te dit "c'est génial !". Moi j'ai besoin de parler de choses qui me touchent et évidemment ça parle de choses que j'ai vécues.

TNC : La plupart des textes évoquent le déracinement : la génération d'immigrés venus en France pour travailler, le clandestin qui se fait rapatrier dans son pays, le gars en prison... tu n'en parles pas qu'en théorie puisque ce sont des choses dont tu as été témoin. Tu as un rôle de messager ?
Wahid : Oui, mais on n'est pas des étendards, comme tu l'as dit tout à l'heure. Il y a quelque chose qui me choque et j'ai jamais supporté ça. C'est quand t'as des mecs qui se pointent en interview et qui disent, mais alors sans aucun problème, "je parle au nom de". Mais ça va pas non ? On peut tous parler. En ce qui me concerne, dans mes chansons, je raconte, tout simplement. Je dis toujours "mon avis n'engage que moi". Moi qui ai bossé dans le social et continue à le faire de temps en temps, j'ai envie de faire parler les gens. Je fais mon boulot et ce que je considère comme acte citoyen.

TNC : Toi tu as la possibilité d'en parler au travers de tes chansons, mais beaucoup n'ont pas, ou n'ont pas eu la possibilité de s'exprimer. Toute la génération d'immigrés dont fait partie ton grand-père par exemple n'a pas vraiment eu l'occasion de parler quand elle est arrivée en France. Donc si tu ne parles pas en leur nom, peut-on dire que tu ravives les mémoires ou que tu rendes un hommage ?
Wahid : Alors OK, je fais un hommage. Quand j'écris El Ouricia, je rends hommage à mon grand-père, mais je ne suis pas le centre du monde comme je te le disais tout à l'heure. Il y a des gens qui sont venus d'Italie, d'Espagne, et qui ont galéré, mais je ne veux surtout pas tomber dans un cliché que je ne supporte pas : le communautarisme. Le communautarisme me fait peur, je fais de la musique pour tout le monde et pas seulement au nom des jeunes issus de l'immigration maghrébine. La musique m'a apporté l'ouverture d'esprit, pour moi, il est hors de question de fermer quoi que ce soit.

TNC : Tu parles des jeunes issus de l'immigration maghrébine, mais parlons de la jeunesse issue de n'importe quel pays d'origine. En tant qu'artiste, tu évoques beaucoup l'attachement à certaines valeurs, à la mémoire, à la tolérance. En tant qu'animateur social, tu as rencontré des gens confrontés à divers problèmes. As-tu souvent ressenti cette perte de repères des jeunes et un désir de s' "occidentaliser", de se fondre dans la masse comme tu en parles dans Tem Chi ?
Wahid : T'es forte ! (rires) "Tem Chi", au départ, c'est un coup de cœur. C'est quelqu'un que j'admire et que j'aime vraiment beaucoup et qui réussit dans la vie. Elle parle de ça cette histoire. Et je le vois changer au milieu des strass et des paillettes... c'est quelqu'un qui m'est proche et j'attaque Tem Chi car j'ai été profondément blessé.

TNC : "Si tu sais pas où tu vas, rappelle-toi d'où tu viens" pour reprendre les paroles de la chanson ?
Wahid : Notre génération, c'est quoi ? Tout le monde dit qu'elle dort, mais regarde le deuxième tour des élections ... elle s'est levée, elle est toujours là. C'est vrai, de manière plus ponctuelle mais à chaque fois qu'on a besoin d'elle... les plus jeunes sont toujours là, ils bougent, ils ont envie de faire des choses et moi je crois que la grande majorité des gens a envie de tranquillité et de paix dans la vie. C'est pas de l'optimisme, je crois que tout le monde a envie de ça.

TNC : Une génération lucide et engagée ?
Wahid :
Les extrêmes, peu importe d'où ils viennent, ça fait vendre les journaux. Tu sais, les petites associations sympas qui se battent tous les jours pour que ça aille mieux, on les voit pas beaucoup dans les reportages, mais ce serait bien qu'on en parle un peu. Peut-être que ça changerait l'image et que ça bougerait le moral des gens. Par contre, des voitures qui crament, ça, c'est vendeur, mais ça fait pas avancer les choses. Il y a un moment, tu regardais les infos à la télé, et tu avais l'impression que toutes les écoles de France étaient à feu et à sang. C'est pas vrai ! Bien sûr qu'il y a des problèmes et qu'ils existent, mais celui qui vit dans un village de 50 habitants, qui voit ça et qui ne se balade jamais dans son pays, il flippe ! Et je comprends ! Le mec, il n'a jamais vu un maghrébin de sa vie mais il vote Le Pen. Mais il ne vote pas Le Pen parce qu'on lui a brûlé sa voiture, il vote Le Pen parce qu'il a vu les infos. Mais nous, on bouge, et lui, il n'a qu'à rester chez lui... La France est à feu et sang, nous sommes entourés de foulards, il y a des barbus partout qui vont bientôt nous poser des bombes... en fait c'est un truc de fous ! Le Pen va être président... ?(ironique)

TNC : Il a des morceaux très euphoriques et énergiques comme St Jean-Croix Rousse, Tata Aïcha ou Le bon sens. Et des titres comme La Tendance, qui franchement, donnent le blues. Et tu t'en sors encore par une pirouette en le concluant par une touche d'optimisme, mais trop tard, on pleure !
Wahid : "La Tendance", c'est simple. Je suis assis Gare de Lyon avec Lolo, on attend le train et je vois un mec avec des menottes entouré de gendarmes. On se regarde, il y a un truc qui passe et je dis à Laurent que je vais écrire un truc là-dessus. On le ramenait dans son pays, ce mec. Tu pars pas de ton pays parce que tu as envie de voyager. Quand tu viens en France, en clandestin, c'est pour un meilleur. Donc si lui il vient pour le meilleur, je dois dire à ceux qui ne savent pas, pourquoi ces gens se déplacent. Et en même temps, moi, il est de mon devoir, je pense, avec mon faciès et ma tête, de dire aux gens comme toi, qu'on a la chance de vivre là.

TNC : Bref, peu importe les circonstances, tu propages l'espoir de croire que "tout ira mieux demain" ?
Wahid : Je n'ai pas forcément l'espoir que ça aille bien, mais moi qui vais de temps en temps en Algérie, mon pays d'origine, si tu savais le nombre de jeunes qui rêvent de venir en France ! Ils cherchent leur eldorado. Je ne crois pas qu'on est sur Terre que pour se faire des soucis et je ne fais pas preuve d'un optimisme béat. J'ai eu 20 ans, je pensais pouvoir changer le monde et quelques années plus tard, je me rends compte qu'il faut d'abord que je me batte pour que ça aille dans mon microcosme à moi. Pour le reste, je ne peux pas faire grand chose.

TNC : Musicalement, l'ensemble est boostant, entre mélopées ska, rock, raï. Et certains morceaux procurent les mêmes sensations que l'on pourrait avoir en écoutant de la musique tzigane par exemple. Des mélodies à connotation triste, nostalgique bien qu'empreintes d'énergie, des airs savamment posés pour ne pas effacer des textes parfois tragiques.
Wahid : C'est bizarre... Tu trouves ça tragique toi ? On pensait Laurent et moi faire un album plus joyeux et on a ce retour que tu décris.

TNC : Désolée...
Wahid :
C'est vraiment bizarre... Mais je crois que c'est un album à fleur de peau et qu'on a traversé des choses très dures. On a posé beaucoup d'émotions sur ce disque. Je pense qu'il est plus musical que le premier et beaucoup plus ambiance. Et puis on compose beaucoup en mineur, et le mineur, à la base, c'est triste. Alors quand tu poses le tempo, que tu speedes moins, que tu charges moins, automatiquement, tu as plus d'air, et donc tu as cette impression de nostalgie. Mais bon, on va essayer d'être plus "joyeux" en concert (rires) ! Niveau scène, on est en plein travail, on est au début de la tournée. Il a fallu digérer l'album et maintenant on essaie des trucs. Il y a des choses que tu verras ce soir et que tu ne reverras pas dans deux mois. Sur scène, c'est tous les soirs une autre histoire...









photos concert à L'Austrasique : juin 2003
concert organisé par le NJP

22/06/2003
Julie Marchal