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Eiffel, tous ahuris


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EIFFEL
Tous ahuris ?

En septembre 2002, Eiffel sort son deuxième album "Le 1/4 d'heure des Ahuris", le tapis rouge "Tu vois loin" est déroulé, le groupe inonde les ondes. Mais la troupe n'est pas dupe. Si Eiffel sort la tête de l'underground, c'est pour mieux vous manger et répandre sa fièvre. On évoque la décadence, la mort, la bêtise humaine, la consternation... mais sans spleen. Belle réussite.
Eiffel l'aérodynamique a toutes les cartes en main pour se retrouver dans le peloton de tête des groupes de rock français pur. Plus radical dans ses engagements, plus agressif dans sa tonalité, "Le 1/4 d'heure des Ahuris" transpire la rage incendiaire de la bande. Un album agité, servi par quatre phénomènes qui sont loin d'être des barbares. Ils sont justes un peu énervés...
Rencontre avec Romain et Estelle, sans vocifération...
(Cliquez sur les photos pour les agrandir)

TNC : Presque un an et demi entre "Abricotine" et "Le 1/4 d'heure des Ahuris", c'est le temps moyen. Pourtant, on vous dits frénétiques, vous composez et écrivez tout le temps. Besoin de lever un peu le pied ?
Romain : Il y a des gens qui pensent qu'on est laborieux, parce que nous, un album, on ne l'enregistre pas en un mois. On se met six mois au vert pour le faire. Depuis qu'on est dans notre maison de disque Labels, on a toujours voulu garder notre indépendance artistique et cette indépendance, elle est vachement liée au temps en fait. Parce que tu es toujours mené par le bout du nez quand on te demande de faire les choses vite. Mais on a imposé à la maison de disque de faire nos albums nous-mêmes, de le faire à notre rythme... mais sans abuser non plus. (rires) Mais depuis "Le 1/4 d'heure des Ahuris" ça a un peu changé au niveau du temps. Tu as les concerts, les tournées, la promotion, il y a tout le temps des impératifs et c'est vrai qu'on ne maîtrise plus toujours. Même un groupe comme nous, qui n'est pas énorme.

TNC : "Abricotine" s'est fait discret et n' a touché qu'un public averti. Là, Eiffel semble émerger grâce au deuxième album et une attention soudaine des médias. Au bout de presque sept ans, vous ressentez ça comment ?
Romain : On a surtout besoin d'avoir une base de fans assez solide. Il y en avait déjà sur "Abricotine" mais elle s'est un peu étendue et tout s'emboîte mieux maintenant avec "Le 1/4 d'heure des Ahuris". On a d'ailleurs un site internet super bien foutu, géré par des fans, c'est assez hallucinant car ils font vraiment vivre le site. Quant aux médias, leur état d'esprit a changé, c'est clair. Au départ, à la sortie, on a plutôt eu un bon accueil de leur part...après on n'a pas fait non plus "le carton", comme on dit dans le métier, ni eu de disques d'or. C'est juste une situation particulière où on a peut-être accès à un plus large public ouais. Un public qui n'a pas forcément acheté l'album, mais qui connaît Eiffel grâce notamment à "Tu vois loin". Je pense qu'on en est à un stade intermédiaire... il faudrait un petit plus pour que ça explose vraiment. Pour l'instant, ça n'a pas explosé.

TNC : Ce serait quoi ce petit plus ?
Romain : Je pense que ce serait comme ils disent dans le métier, un vrai single. (rires) Un single simple car "Tu vois loin" paraît-il, est encore compliqué. Enfin c'est ce qui se dit, toujours dans le métier (rires) .Mais nous on ne fait pas partie du métier, on est musiciens et on s'allie avec une boîte qui elle, fait partie du métier, mais on n'a pas le même langage. Mais attention, on comprend des choses quand même ! On comprend qu'il faudrait des fois que notre musique soit plus simple et que nos chansons disent des choses plus simples.... enfin que tout soit plus simple en gros (rires) pour éventuellement toucher encore un plus large public.




TNC : Pourtant il semble que "Tu vois loin" a justement été ce tremplin, ça a été à la limite du harcèlement sonore, on vous entendait partout ! Tu as l'air sceptique...
Romain : Tu sais, il y a des choses très mathématiques, mais bon, alors là, on attaque un sujet qui n'est pas très artistique. Mais parlons-en justement : le tube en soit, qui porte bien son nom, je crois que c'est Vian qui appelait ça "un saucisson", c'est simplement créer la pointe de l'iceberg pour pouvoir vendre ce qu'il y a derrière. Mais on s'acharne à bien travailler la présentation de cette pointe de l'iceberg pour que tout le reste suive. Donc quand une maison de disque sort un tube, elle met tout l'argent dessus, la vidéo, sur l'album on va marquer "Eiffel : inclus le single tu vois loin". Tout va être misé là-dessus. Or, prenons l'exemple d'Eiffel pour ne citer qu'eux (rires)... "Tu vois loin" est une chanson qui nous a beaucoup aidé, c'est clair, et c'est un titre qu'on aime jouer et qui a le même statut que tous les autres dans notre set. Maintenant, si on avait vraiment cartonné avec cette chanson, si on avait vendu 100 000 disques, je pense qu'il y aurait une bonne partie du public qui ne serait pas venue nous voir sur scène...

TNC : Tu veux dire que ce titre, qui vous a bien propulsés, n'est pas représentatif de la musique d'Eiffel ?
Romain : C'est représentatif d'une minorité de morceaux de l'album, c'est clair.
Estelle : La maison de disque pioche forcément dans les morceaux, ce qui est représentatif de ce qui passe en radio. Nous à la base, on avait choisi "Sombre" et "T'as tout tu profites de rien" et tu vois, ce sont des morceaux qui passent juste sui Ouï FM et le Mouv. Les grosses radios préfèrent quant à elles "Tu vois loin", parce que tu as moins de guitares saturées.
Romain : C'est vrai que le fait qu'il n'y ait pas de guitares saturées sur "Tu vois loin", ça a permis le passage radio. Mais c'est bizarre que ça dépende de ça, et que ça ne dépende pas d'une mélodie ou d'un texte...

 

TNC : Par rapport à ce que vous faisiez précédemment, "Le 1/4 d'heure des Ahuris" est empreint d'une rage beaucoup plus affirmée, aussi bien au niveau des textes que du son. Souvent, on voit des groupes qui se déchaînent sur un premier album, comme une forme d'exutoire. On remarque ensuite une tendance à calmer le jeu et à s'orienter vers quelque chose de plus réflexif, de plus "intimiste" comme on dit dans le métier... Vous faites carrément le contraire ! Plus le temps passe, plus vous êtes énervés !
Romain : C'est vrai que c'est un schéma classique. D'abord on parle de choses très générales et après on se recentre plus sur soi-même. En tout cas, en terme de textes, j'ai l'impression que la vie est faite de plusieurs phases, on en explore une et on passe à autre chose. La chose intimiste dans Eiffel, elle existe, depuis "Abricotine" et même avant. Elle a été mise un peu en retrait, c'est vrai, sur le deuxième album mais en existant toujours sur des morceaux comme "En déviances", "Sanguine"ou "Ne respire pas", et elle peut revenir à tout moment. Comme cette chose un peu plus... environnante peut disparaître, je parle de morceaux comme "Sombre". L'idée de progression je ne pense pas que ça existe. Estelle et moi on a 32 ans, les autres ont 25-28, on est submergés de différentes cultures et de manières de voir différentes. En musique, en littérature, en cinéma, dans les gens qu'on fréquente aussi, on n'a pas que des amis punks ou world music..."Le 1/4 d'heure des Ahuris" c'est un moment d'énervement de la part du groupe, c'est évident. Mais ce n'est pas de la progression. C'est une phase.

 

TNC : C'est un concentré de colère en quelque sorte. Et tu ne prends pas le temps de te calmer.
Romain : C'est vrai que c'est très dangereux car la plupart des morceaux de l'album sont comme ça. Mais ça pourrait être aussi "voilà, je suis amoureux". Mais c'est clair que je ne prends pas le temps de me calmer. Faut pas prendre le temps de se calmer d'ailleurs ! Il faut justement profiter de cet instant de tempête parce que sinon ça devient trop posé. D'ailleurs les gens, après avoir lu ou écouté les textes, cherchent à réfléchir dessus, mais c'est de l'aposteriori. Car sur le moment, tu n'es pas là, t'écris, c'est tout. Tu ne te regardes même pas toi-même, sinon, tu n'écris pas de chansons, t'as trop honte ! (rires)


 

TNC : C'est sûr que l'album sent l'introspection ! Je ne suis pas sûr qu'on puisse tout comprendre, mais comme tu dis, ce n'est pas l'essentiel.
Romain :
Mais toi, tu les sens mes textes ? (rires) Parce qu'ils sont vraiment simples, faut pas chercher à comprendre absolument tout. Je déconne ! tu prends "Il pleut des cordes", c'est vrai que tout le monde ne sait pas que dans la littérature du 19è siècle, "la balançoire "est une allusion érotique par exemple. Et c'est pas pour faire le malin que j'emploie ce terme ! Comme c'est un texte qui parle a priori des prostituées... voilà c'est un exemple de petites choses compliquées qu'il peut y avoir dans mes textes. Moi ce que j'aime dans les artistes qui me plaisent, c'est que des fois, je ne comprends rien, mais par contre ça me fait un effet mortel. En trois minutes, si tu veux comprendre un texte, je pense qu'il faut parler de la vieille dame qui va traverser le passage piéton, il va lui arriver une histoire et on va la décrire cette histoire. Là on va comprendre. Mais je ne critique pas du tout cette manière de faire, seulement, ce n'est pas la mienne. Les chansons qui racontent des histoires, je trouve que c'est fermé, c'est pas mon truc. Il y en a peut-être une qui va me toucher une fois, mais je ne la réécouterai pas.

 

TNC : Tu optes plutôt pour l'impulsivité et la divagation ?
Romain : Tu as raison, la divagation existe et je trouve ça important qu'il y en ait dans pratiquement chaque morceau, mais il n'y a pas que de la divagation non plus ! Ça permet que la chanson soit une porte et pas juste un enclos. Si on entre dans le truc et que tout est dit, je trouve que c'est le contraire même de l'art. Si la boucle est bouclée, ça ne propose rien, ça ne fait pas avancer le schmilblick. Je ne parle pas en terme de politique, mais d'ouverture sur soi-même et sur le monde. La musique en général est une porte pour sentir le monde à un moment donné, mais pas les artistes... les artistes on sen fout.









TNC : Dans tous les cas, tu as un peu laissé tomber les métaphores, c'est un peu moins surréaliste qu'Abricotine. Quoi que..
Romain :
"Le 1/4 d'heure des Ahuris" n'est pas du tout surréaliste. C'est peut -être assez mal fait dans cet album là, mais je trouve que c'est un disque assez réaliste. Mais souvent la réalité est hallucinante ! Hallucinogène ! Enfin tout ce que tu veux, donc forcément un petit peu surréaliste. Je trouve que pour décrire la réalité, il faut employer des expressions et des mots, qui des fois ne sont pas convenus.

TNC : Tu décris souvent la réalité comme un gros sac de merde. "Tas tout tu profites de rien" ou "Il pleut des cordes" par exemple n'encouragent pas à croire en l'humanité.
Romain : Oui mais avec souvent de l'espoir je crois... En tout cas de l'espoir par rapport à certains mots liés à une certaine harmonie, une certaine fougue de la part du groupe qui fait qu'on n'est pas des gothiques (rires) enfin je veux dire qu'on n'a pas la tronche parterre.
Estelle : Avant "Le 1/4 d'heure des Ahuris", on a passé un bon moment à tourner et c'était à un moment où il y avait de quoi s'énerver.
Romain : Je sais qu'il y avait le G8 à Gênes entre autres...
Estelle : Quand tu te mets à t'intéresser et que tu te mets à te renseigner de plus en plus sur comment fonctionne la société, les systèmes économiques des différents pays, tu rentres dans un truc qui est énorme et super merdique, ça donne vraiment envie de s'énerver.
Romain : Mais sans filer des solutions !
Estelle : On n'est pas des politiciens, on n'a de leçons à donner à personne, c'est plus pour que les gens s'énervent avec nous. (Rires)


TNC : Vous vous placez plus dans une optique d'incitation à l'information ?
Romain : Tu sais, c'est compliqué... Hier j'ai vu une émission de Pivot avec Placebo. On posait exactement la même question à Molko. Tout en lui faisant remarquer qu'il participe au système, que Placebo est dans une major, qu'ils participent à la machine à fric etc... nous c'est pareil, on est chez Virgin. En même temps, on ne se permet pas de donner des conseils ou quoi que ce soit, mais d'évoquer des choses qui peut-être nous fileraient la gerbe. Moi-même, je suis moins informé que je pouvais l'être il y a un an mais j'ai quand même le droit de suggérer le fait qu'il est utile de s'informer. Moi ça m'est arrivé il y a seulement deux ans à tout casser, de me sentir faire partie du monde en tant qu'un maillon de la chaîne. Avant, j'étais plus sur moi-même et je l'avoue...mais ça m'a fait bien chier de men rendre compte (rires). "Le 1/4 d'heure des Ahuris" c'était un peu cette idée là, on s'est rendus compte de pleins de choses.

TNC : Serions-nous tous des ahuris ?
Romain : Oui, alors une fois qu'on est ahuri, c'est pas pour autant qu'on va s'arrêter de vivre ! Mais on entre plus maintenant dans la fonction d'un groupe de rock, en plus c'est très particulier. Je m'explique. A la base, comme dirait Molko, le rock est la musique de la rébellion. Je n'arrête pas de citer Molko depuis le début, je ne suis pas du tout un fan, mais bon, il le disait bien ! (rires). Pourquoi? parce que ça fait du bruit le rock. Ok, le rap aussi, OK, il y a plusieurs musiques rebelles. Mais le rock a quand même cette fonction là, et on l'utilise nous-mêmes un peu comme ça aussi. Et "Le 1/4 d'heure des Ahuris"a été fait dans cette optique là. Quand tu dis que "la réalité c'est un sac de merde", c'est vrai que dans l'album il y a des choses qui sont dites et qui ne sont pas forcément très agréables. Tu prends par exemple "Sombre" où il est décrit dans les couplets une somme de trucs plus ou moins infâmes. On arrive sur le refrain où je dis "prends mes mains si tu les aimes un peu froides", ça s'adresse à une personne ou à une sorte de divinité, une sorte de groupe d'amis ,une sorte de chérie, qui tu veux, on sen fout. Ces mots sont censés suggérer que la personne pourrait réchauffer ta main et pour moi c'est de l'espoir, mais ça on me le dit jamais, mais c'est finalement ce que j'ai voulu dire. Mais si j'avais dit "réchauffe ma main", alors là c'était finit (ries). c'est plus dans l'idée "je te tends la mains et après t'en fais ce que t'en veux" ! Moi je pense qu'il y a beaucoup d'espoir dans Eiffel du fait qu'il y ait beaucoup de fougue. Mais on nous reproche souvent et encore maintenant, d'être un peu ado, ce qui est loin d'être le cas.
Estelle : Si il n'y avait pas d'espoir, on ne prendrait même pas la peine de dire ces textes là et de s'énerver.
Romain : Si on est énervés c'est parce que l'on pense que ça pourrait être mieux que ça. Sinon à la limite, tu restes chez toi et t'es blasé quoi. Mais on n'a pas l'impression d'être blasé justement.








TNC : Cette sensibilité n'a rien d'un coup de bluff apparemment chez vous. Sans nous faire le coup du groupe "engagé", en dehors de la musique, vous manifestez comment votre conscience politique ?
Romain : Là, en ce moment, on ne le fait pas. Justement, à un moment, on avait l'idée de faire passer l'information en faisant par exemple venir ATTAC sur nos concerts. ATTAC génère plein d'associations locales et donc à chaque fois, il y avait une dizaine d'asso qui venait dans la salle et qui établissait un petit stand. Ils discutaient avec les gens, avec le public. C'était vraiment intéressant. Mais là, en ce moment, on ne participe pas à certaines causes, si ce n'est par exemple pour Survival pour qui on a joué il n'y a pas longtemps à Paris, mais autrement, c'est quand on peut. Souvent, en interview, on nous disait que faire intervenir des asso, c'était pas original. C'est clair que c'est pas original, mais c'est pas le but. Nos chansons disent ce qu'elles disent par les textes, l'énergie, la fougue, le son, la gueule des gens qui jouent dans le groupe mais on ne dit pas tout et il y a des personnes beaucoup plus à même de parler, donc on leur laisse la parole.
Estelle : Il faut se donner du temps pour pouvoir bien le faire.
Romain : Des fois je me demande si c'est pas plus facile de le faire quand tu es très connu !

TNC : Et maintenant, tu te sens connu comment ?
Romain : Là je suis super connu ! (rires)

TNC : C'est le prix de la gloire. Et vous vous reposez quand ?
Romain : Ce mois-ci on s'est reposés un peu. Mais c'est vrai que depuis la sortie de l'album on a pas mal turbiné. Il y a eu genre 70 concerts et pas mal de promo. Sachant que le temps qu'on passe là par exemple, c'est pas seulement t'accorder du temps à toi qui nous interview, mais c'est s'accorder du temps pour nous aussi.

TNC : J'imagine que parler d'un troisième album est encore précoce et que même si tu as des idées, tu ne me diras rien...
Romain : C'est un peu tôt oui (rires). Il y aura sûrement une bonne pause avant. Mais... il se pourrait qu'on sorte un album live en fait... peut-être en avril...

TNC : Quel scoop ! C'est officiel ? Officieux ?
Romain : C'est offi-cieul (rires) ! Mais pour l'instant, on n'a pas finit notre tournée, on tourne encore un petit peu cet été et à la rentrée, on reprend pour une trentaine de dates. Donc, jusque fin décembre, avec des trucs un peu particuliers sur la fin... Et on fera une bonne fête entre nous en tout cas (rires) !

plus d'infos sur http://www.eiffelnews.com



interview réalisée lors du Free Days Festival - Prodige Music - 27/06/2003
Julie Marchal

 

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