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RACHID TAHA TEKITOI ?


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Rachid Taha



 
RACHID TAHA
TEKITOI ?

Intégrant guitares andalouses et violons orientaux, un beat parfois tribal et un chassé-croisé de voix Nord/Sud, Tékitoi ?, enregistré avec son fidèle metteur en sons, Steve Hillage (ex-membre de Gong), nous entraîne au coeur de pulsations hypnotiques. Douce transe...

Conférence de presse animée avec un Rachid Taha en forme, peu de temps avant son entrée sur scène.


Rachid Taha, il aura fallu attendre quatre ans depuis Made in Medina pour que sorte enfin votre dernier album Tékitoi ?. C'est pas un peu long ?
Rachid Taha : 4 ans d'attente ?!? Vous avez attendu ? Alors écoutez, moi je n'ai pas vu le temps passer. Comme j'ai tourné dans pas mal de pays, 200 dates environ à travers le monde, il ne m'a pas semblé que c'était long. C'est vrai que j'ai lu de ci de là, que depuis 1, 2, 3 soleils je ne faisais rien, alors que j'ai fait un album, un live, j'ai beaucoup tourné. Donc non, je ne chôme pas, même si vous attendiez, excusez-moi (sourire). En plus, Steve Hillage, mon producteur, est aussi pris dans ses travaux, notamment avec System 7, donc il faut trouver le temps de travailler ensemble.

Vous devez être un artiste très sollicité. Or, ça fait plus de 20 ans que vous travaillez avec Steve Hillage. Quel est le secret de cette longévité ?
Parce que cette personne m'apporte ce que je ne trouverais chez personne d'autre. Ca fait 23 ans qu'on travaille ensemble pratiquement. Steve Hillage est mon alter-ego, on n' a pas besoin de se parler, on se regarde simplement. C'est une vraie histoire. C'est même mieux qu'une histoire d'amour, car si on était un couple, on se seraient séparés depuis longtemps. En plus, pour le dernier album on a travaillé avec encore plus de complicité. Avant, je faisais mes maquettes dans mon coin, puis j'arrivais à Londres, tandis que là, on a travaillé ensemble dans son studio.

Vous aimez à dire que vous avez échangé les rôles. Que vous avez donné la partie plutôt orientale de l'album à Steve Hillage et que vous, vous êtes chargé des guitares, bien crades, bien rockn'roll.
Oui parce que c'est quelqu'un de très timide. C'est un grand guitariste mais il n'aime pas trop jouer de son instrument et souvent je lui dis "mais putain, t'es un bon guitariste, tu m'emmerdes, je ne vais pas chercher quelqu'un d'autre". A chaque fois il me dit qu'il faut prendre quelqu'un. Je lui dis non, que c'est lui qui fera les guitares ! Quant au côté orientale, je préfère que ce soit lui qui s'en occupe, car moi je connais trop ça, à lui d'avoir une vision extérieure.
 

On peut souligner également la brillante participation de Brian Eno.
Brian Eno, grand producteur ! C'est lui qui fait U2, Roxy Music. C'est lui aussi qui a fait ce fabuleux album avec David Byrne qui est un peu le fer de lance de tout ce qu'on écoute en techno et musique électronique. C'est le producteur de Bowie, bref, c'est un monstre. J'ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec lui parce que c'est quelqu'un de simple, de très gentleman, ce qui ne m'étonne pas car il a beaucoup de talent, et les gens qui ont de la classe ont du talent.

Quand vous étiez jeune et que vous écoutiez Roxy Music par exemple, vous disiez-vous qu'un jour vous alliez travailler avec ces pointures ?
Avec Brian Eno ouais. Oui je l'ai imaginé, c'est pas des conneries. En écoutant ce qu'il faisait et en considérant sa façon de voir le monde, la proximité avec Steve Hillage, Londres. Il y a même un mec comme Johnny Rotten avec qui j'ai failli bosser. J'ai failli aussi avec Jean-Jacques Burnel des Stranglers, mais bon, ça s'est pas fait. C'est des coups de coeur de toute façon. J'aurais aussi pu bosser avec David Byrne. C'est vrai que je n'ai pas peur et que je me sens à l'aise avec ces gens-là. Il n'y a pas de complexe et ils le sentent.

Pas de français ?
Si, j'ai fait un truc avec Alain Bashung.

Ce soir vous jouez avant Emir Kusturica et The No Smoking Orchestra. C'est un peu la même démarche ?
Oui, c'est un ami. c'est presque la même démarche, mais lui dans son cinéma et moi dans ma musique. Je dirais qu'il a les images et moi le son. La ressemblance est là. Et la culture est pratiquement la même, il est de famille musulmane, bosniaque et il a une vision du monde qui ressemble un peu à la mienne. Et on se ressemble un peu physiquement (sourire) sauf que lui, il est grand. J'ai remarqué ça tout à l'heure (rires).

Beaucoup de voyages pendant trois ans. Que vous ont-ils apportés ?

J'ai constaté que les gens étaient partout les mêmes, la douleur est la même, ils sourient et pleurent pareil. Je me retrouve en moi. Quand je regarde l'autre, c'est moi, je ne vois pas de différences.

Sur le Dvd, il y notamment des images du Mexique. Quand vous jouez là-bas, vous y voyez des ressemblances avec l'Algérie ?

Complètement. C'est totalement la même chose.

Jouer en Algérie, ce n'est pas simple ?
J'y ai joué mais j'aimerais y jouer de manièr régulière, mais je ne veux jouer ni pour un mariage, ni pour l'armée. Je veux faire un vrai concert de rock et pas envie d'être un faire-valoir pour qui que ce soit.

Dans vos paroles vous parlez de la vie, de combats, de femmes, des grands problèmes du monde.
J'ai raté ma vocation, j'aurais aimé être un grand philosophe, je fais de la musique. Certains penseurs arabes ont eu une lecture du Coran beaucoup plus moderne bien avant les chrétiens. On dit souvent que l'Islam ne se met pas en question alors qu'il s'est remis en question dès les 11è - 14è siècles, et ça a duré presque 9 siècles. Ce sont des choses que j'aimerais bien rappeler.

Et vous vous dites "Coran alternatif".

Ca résume. Dans le Coran, il y a plusieurs courants. Ca, les gens ne le savent pas. Mes parents sont musulmans, ils n'ont jamais emmerdé personne. Avant on nous appelait les Beurs. Ensuite, à l'américaine, pour remplacer la période du communisme, ont dit "islamisme". Ca sonne mieux que musulman, parce que "musulman" ça fait "superman". "Islamiste", ça fait "communiste". Tout finit par "iste". Voilà. Ils persistent (sourire).
 


"On lutte toujours pour sortir du carcan. Il y a encore des radios dites commerciales en France qui ne diffusent absolument pas de chansons chantées en arabe".








"Je suis algérien pour toujours, je suis français pour tous les jours"








infos : http://www.rachidtaha.com
 


Pas mal de décennies sont passées depuis la période Carte de Séjour. Quel regard portez-vous sur votre parcours et sur ce qui vous entoure.

Le regard est un peu désespéré. Quand je constate ce qui se passe, j'ai l'impression que les gens au pouvoir n'ont rien appris et n'ont pas écouté les conseils. On arrive dans une espèce de tragédie. On est presque dans une guerre civile. On essaie de monter les communautés les unes contre les autres et je trouve ça lamentable. Parce qu'il y a deux petites connasses voilées qu'on voit à la télévision, qui sont issues de familles bien bourgeoises, bien laïques. On les passe à la télévision et on dit "voilà, c'est ça l'islam". On ne parle que de caricatures et ça me débecte. J'ai l'impression qu'il y a une propagande anti-musulmane qui se propage et pourtant on les a prévenus il y une quinzaine d'années. Les mômes qui avaient 5ans, ils en ont 20 aujourd'hui et s'ils continuent à traiter leurs frères de la même manière qu'on nous a traités, ça va être beaucoup plus radical, parce que leur mémoire n'est pas la même que la nôtre.

Vous dites dans vos interviews que bon nombre de maghrébins passent leur temps à s'excuser.
Oui c'est vrai. Mais c'était nos parents qui s'excusaient. "Pardon m'siou (monsieur), est-ce que je peux passer m'siou", mais les gamins de maintenant, c'est pas ça, ils te poussent.

Alors venons-en à Tékitoi ?. Vous abordez toujours ces thèmes, mais de manière plus posée dans cet album. Du fait de l'âge, de l'expérience, avez-vous pensé qu'il fallait utiliser un autre type de discours, plus réfléchi et moins véhément? Vos textes semblent plus argumentés.
Je n'ai jamais été véhément. Ou alors j'étais ignorant. A la limite, les chansons de maintenant sont plus directes. Elles sont un peu plus argumentées c'est vrai. J'ai appris un peu plus l'histoire, je m'instruis, du moins j'essaie. J'apprends.

Concernant la reprise Rock el casbah . Vous étiez, paraît-il, assez sceptique de la reprendre, en pensant que l'on trouverait ça trop facile et qu'on vous attendrait au tournant. Alors ?
J'appréhendais. Je ne voulais pas la reprendre. C'est un ami qui m'a convaincu de le faire. Je voulais bosser avec Joe Strummer depuis longtemps. Je voulais leur rendre hommage...

Donc il y a cet album, la tournée, et puis il y a aussi un nouveau projet sur lequel vous êtes en train de travailler, c'est un court-métrage.
J'ai fini le scénario. C'est une métaphore sur l'ONU, sur la mort de Kennedy vu par un p'tit Beur. Il y a un groupe qui chante de la country en arabe. Et ils ressemblent tous à Saddam Hussein. Mais là il faut que je trouve au moins une semaine pour le faire, pas évident avec la tournée.

Beaucoup de vos titres ont été mixés, remixés tout au long de votre carrière. Y a t-il des gens à qui vous aimeriez confier vos chansons pour qu'ils les tripatouillent encore ?
Oui, un mec comme Fat Boy Slim... Et Laurie Anderson, la femme de Lou Reed.

D'ailleurs Lou Reed est le seul chanteur avec qui vous aimeriez partager la scène.
Oui parce que souvent on parle de mélanger les arabes, les juifs, les machins..., c'est bon, qu'on arrête de nous casser les couilles ! Alors on me demande souvent si j'aimerais bien travailler avec un juif. Mais je travaille déjà avec des juifs ! Alors si je dois choisir un artiste, ben oui, Lou Reed. Ou Iggy Pop voilà.

Une question de la part de Pierrot, chanteur de La Ruda. Vous êtes un homme libre, à cheval sur deux cultures. Est-ce qu'on vous a reproché de ne pas rentrer dans un certain moule ?

Non, malheureusement, je n'ai que de bonnes critiques (rires). Mais on lutte toujours pour sortir du carcan. Il y a encore des radios dites commerciales en France qui ne diffusent absolument pas de chansons chantées en arabe. Ca c'est clair, ça continue. Il y a encore des gens qui ont en travers de la gorge la guerre d'Algérie. Et c'est fou ça.

Christian Olivier, le chanteur des Têtes Raides participe également à Tékitoi.
C'est un ami que je connais depuis très longtemps. On partage le même manager, les mêmes idées. Au fait, comment il va Pierre Schott ? Vous avez des nouvelles ? J'adore ce qu'il fait. C'est l'ancien chanteur de Raft, il a fait un super album et c'est marrant, on ne l'entends pas. Il a un côté Joe Dassin, Tony Joe White.

Vous votez aujourd'hui, Rachid Taha ?
Non, toujours pas. Il y a un gamin qui disait "je suis algérien pour toujours, je suis français pour tous les jours".



16/10/2004
Julie Marchal